Menu
Partenaires
A l'affiche


Un soir, un livre 
   21 novembre 2017

 

  Graines d'écrivains 2018

date limite : 31 janvier 2018 



 

 


 


 

 


Recherche

Du bonheur au cauchemar

Jean-Christophe Goujon, Lycée forestier de Bourgogne, Velet, Étang sur Arroux, 71

Nous nous regardions et nous ne savions pas par où commencer...

Cela faisait maintenant deux ans qu’on ne s'était pas vu, deux ans sans nouvelles et le hasard avait conduit nos chemins à se recroiser ici, à Lyon, la ville où nous nous étions connus et dans ce café théâtre où nous avions partagé tant de choses. Étrange de nous retrouver là, deux ans après ce qui s'était passé et dans de telles circonstances. Le hasard fait parfois bien les choses... Le hasard ou plutôt le destin ? Bref, le fait était qu'elle se trouvait là, devant moi. Depuis le temps, elle n'avait pas changé, elle était toujours aussi belle, ses yeux verts avaient gardé leur éclat émeraude qui illuminait son visage angélique, son nez, petit et fin comme il faut, fusionnait parfaitement avec le reste de son visage. Ses cheveux châtain foncé étaient lisses et quelques petites anglaises se formaient sur le devant de son front et certaines tombaient, volontairement, devant ses yeux lui donnant un air mystérieux. Je ne savais que faire ni que dire et finalement elle qui prit la parole :

« Houlà... pour une surprise, ça, c'en est une...

- Oui tu peux le dire... Ca fait longtemps. Tu vas bien ?

- Comme tu peux le voir ça va parfaitement, et toi ?

- Oui ça va très bien...

- C'est vrai, ça fait longtemps que je ne t'avais pas vu en bon état ...

Cette allusion était forte de sous-entendus, elle n'avait toujours pas digéré ce qui s'était passé il y avait deux ans, et cela se comprenait. Gêné je repris :

- Écoute Linna, je sais que j'ai déconné mais aujourd'hui j'ai changé et le...

- Maman !

Une voix faible de chérubin m'interrompit. Une dame nous avait rejoints portant dans ses bras un jeune enfant, encore bébé. Celui-ci tendait ses bras vers Linna et criait « maman »... Je n'en revenais pas, était-ce vraiment son fils ? Et si cela se révélait exact cela voudrait dire que…

- Mat, je te présente Nathan.

- C'est... c'est...

- Mon fils, oui et il a 19 mois, je n'ai pas besoin de te faire un dessin, tu sais compter, je pense que tu as compris ?

Où suis-je ? Est-ce que je rêve ? Je ne savais plus où j'en étais. L’émotion me gagna en quelques secondes, à l'intérieur ce fut un grand « foutoir ». Je ressentis tout d'abord de la joie, puis la peur se fraya un chemin, et finalement ce fut la tristesse qui prit le dessus... la tristesse de savoir que la femme que j'aimais (et que j'aime toujours), avait préféré éviter à son fils d'avoir un père comme moi (Cette succession d'événements est appelé en psychanalyse un ascenseur émotif.)

- Mais pourquoi ne pas me l'avoir dit avant ?

- Tu crois vraiment que je pouvais te le dire dans l'état où tu étais et après ce qui s'est passé ?!

- Allons nous asseoir et parlons, s'il te plaît.

- Écoute, là je n'ai pas le temps... Bon je te passe mon nouveau numéro et tu m'appelles pour qu'on en parle. »

Nous deux, inséparables, semblables, personne n'aurait pu penser que nous serions si loin l'un de l'autre et pourtant aujourd'hui nous étions vraiment aux antipodes de notre passé.

Ce soir là après avoir passé des heures hypnotisé par les déchets audiovisuels de la télévision, j'allai me coucher et très vite je trouvai le sommeil. Je rêvai de notre rencontre sept ans auparavant au lycée, nous étions tous les deux en première littéraire. Nous avions vite sympathisé et en quelques mois cette sympathie s’était transformée en une forte complicité. Au fur et à mesure il y avait eu d'abord ce premier cinéma, puis par la suite ce premier concert partagé, et aussi cette première soirée passée chez elle et enfin ce premier baiser annonciateur de bien d'autres.

Les mois avaient passé depuis ce soir là et nous étions en parfaite symbiose. Elle se destinait à être critique d'art, quant à moi, je rêvais d'être acteur. Une année s'était écoulée et tout se passait à merveille. On avait l'impression que rien ne pouvait nous arriver. Le bac approchait, elle m'aidait pour les maths et moi je l'aidais en philosophie notamment avec Kant.

Mon rêve fut interrompu par la sonnerie de mon réveil. Comme chaque jour j'allais en cours à l'école de théâtre professionnel « Le gai savoir » cela faisait maintenant trois ans que je l'avais intégrée, j'avais eu la chance de réaliser une partie de mes rêves d'enfant.

Ce jour-là, c'était travail d'interprétation devant la caméra. Moi qui par habitude suis très concentré, avais mes seules pensées tournées vers Linna et Nathan. J’avais vraiment « déconné » avec elle et je m'en voulais tellement. Ces deux ans loin d'elle m’avaient rongé le cœur, laissant un vide non comblé. Néanmoins, je devais rester concentré, le soir j'avais une représentation à la salle « Les pieds dans le plat ». Je m'étais déjà produit plusieurs fois dans cette salle j’avais déjà un petit public qui pour le moment me suffisait amplement. Ce public est très agréable et accueillant, il n'y a pas de différence sociale. De plus dans le quartier où se situe cette salle il y a vraiment un très beau mélange éclectique de personnes de différentes nationalités Ce soir, il pouvait y avoir des critiques. Ils m'avaient déjà vu et avaient noté « Humour hétéroclite et très distrayant ». Cela m'avait agréablement surpris.

Ma représentation se passa bien. Je me retirai dans ma loge (il faut entendre par loge : petite remise habitable). On vint toquer à ma porte :

- Linna que fais-tu ici ?

- Je travaille...

- Comment-ça ?

- Je suis critique d'art, j'ai été embauchée l'an dernier.

- C'est génial ! Écoute, entre on peut parler un petit moment.

- Non, désolée, je suis attendue, je voulais juste te féliciter pour ton spectacle et te dire que si tu veux on peut se retrouver demain au café théâtre.

- D'accord avec plaisir, bonne soirée et à demain.

Est-ce que ma soirée pouvait mieux se passer ? J'avais joué sur scène, félicité par un critique d'art qui de plus se trouvait être Linna... non... elle ne pouvait pas mieux se passer.

Je rentrai chez moi. Après avoir bu un thé je me mis au lit et tombai vite dans les bras de Morphée. Je continuai mon rêve de la veille, cela commençait pendant les vacances d'été qui suivaient notre bac (que nous avions tous les deux réussi, cela dit en passant). Nous étions partis en vacances dans le sud, le meilleur endroit pour prendre les dernières résolutions pour l'avenir. Elle décida de continuer ses études en DUT, tout comme moi, mais dans un secteur différent, et nous avions pris aussi une grosse décision : prendre un appartement. A la rentrée nous commençâmes notre année scolaire, et tout alla bien jusqu'à ce jour qui débuta ma descente en enfer. J’étais invité à une soirée avec tous ceux de ma classe. La soirée se déroulait plutôt bien, il y avait une bonne ambiance et après quelques verres, Max un ami avec qui je m'entendais bien se roula un joint et, après l'avoir allumé, me le tendit. Je n'y avais encore jamais touché et acceptai de le prendre. Une agréable sensation m'envahit, je me sentais vraiment bien... Le premier terminé, il en roula un deuxième.

Le lendemain, en cours, je rejoignis Max qui me demanda si j’avais passé une bonne soirée et me proposa de venir avec lui à la fin des cours, il avait une commission à faire, j’acceptai.

Nous allâmes dans le parc municipal où l'attendait l'un de ses amis, celui-ci demanda qui j'étais et s’il n'y avait aucun risque, Max répondit que non, aussitôt l’autre sortit de sa poche une barrette marron qu'il donna à Max contre 50 euros. Je m'aperçus ainsi qu'il était très simple de se procurer du cannabis...

Au fur et à mesure de 1’année, ma consommation de cannabis augmenta, passant d’un joint par semaine à cinq par jour.

Un soir, rentrant à l’appartement je trouvai Linna sur le canapé, inquiète. Qu’est-ce qui n'allait pas ? Elle me répondit qu'elle avait fait les comptes et qu'on n’avait déjà plus d'argent pour le mois. Avais-je une explication à lui donner ? Non… Elle se leva, me gifla puis sortit de sa poche l'une de mes barrettes de cannabis que j'avais cachée, elle ajouta que la faculté avait appelé et qu'ils s'inquiétaient de mes nombreuses absences. Enfin elle se mit à pleurer en me demandant ce qui n'allait pas, en me disant que je ne m'occupais plus d'elle. J’essayai de la raisonner, de m'excuser, mais je n'avais aucun argument. Elle acheva la discussion en m'annonçant que c'était soit la drogue, soit elle. Je promis d'arrêter. Quelques mois plus tard Max, qui avait été renvoyé de la faculté, vint me chercher à la sortie des cours et me proposa d'aller à une fête avec lui. J’acceptai à condition qu'il ne fume pas. D’accord. Le soir je le rejoignis. Après quelques heures, ce qui devait arriver arriva. Max sortit de son paquet de cigarette un joint prêt à consommer. Il se l'alluma et me le tendit. Je refusai. Il insista et me dit qu’un joint, ce n'étais pas grave, que Linna n’en saurait rien. Je le pris et fumai.

A l'appartement Linna m'attendait, elle s’approcha de moi et m'embrassa, puis elle se dirigea vers la chambre, je la suivis pour aller me coucher. Mais elle sortit une grosse valise et y plaça ses affaires. Que faisait-elle ? Elle me regarda, me disant qu'elle avait senti que j'avais fumé. Je rétorquai que je n'en avais fumé qu’un seul, que ce n'était pas grave. Elle commença à m'injurier, me traitant de tous les noms... et alors, il se passa l'inimaginable, ma main s'abattit sur son visage, une fois, deux fois, trois fois. Me rendant finalement compte de ce que je venais de faire j’arrêtai et reculai, des larmes plein les yeux. Elle se releva groggy, le visage ensanglanté, elle prit sa valise et partit...

Mon réveil sonna et je me réveillai en sueur, encore sous le choc de mon rêve. Néanmoins l'idée de pouvoir reparler à Linna après deux années amena un sourire sur mes lèvres. Je me dirigeai vers le café théâtre. Linna n'était pas encore là, je commandai un café. Dix, quinze minutes… Linna n'était toujours pas là, finalement elle arriva, et s'assit.

- Salut, excuse-moi, j'ai dû trouver une nourrice pour Nathan.

- C'est pas grave, tu vas bien ?

- Je cours un peu dans tous les sens, mais ça va et toi, depuis tout ce temps, où en es-tu ?

- Tout d'abord je veux m'excuser pour ce qui s'est passé même si je sais que mes mots n’effaceront jamais ce qui s'est passé. Mais j’ai changé, le mal que je t'ai fait a eu sur moi un effet boomerang, j'ai souffert longtemps et j'ai arrêté de toucher à cette horreur.

- C'est bien que tu t'en sois sorti, je suis contente pour toi, me répondit-elle, et Max ?

- On a eu quelques problèmes… Et j'ai arrêté de le voir.

Elle avait l'air satisfaite, pour ma part j’étais heureux de pouvoir enfin lui reparler. Après de longues minutes passées à discuter j'abordai le sujet de Nathan. Elle hésita puis répondit :

- Je veux bien que tu le voies, mais en ma présence. D'accord ?

J’étais en pleine jubilation intérieure, je restais là, hébété, à la fixer, sans rien dire. Elle reprit : « Je vais prendre ça pour un oui... »

Cela faisait maintenant six mois depuis cette discussion et, en plus de voir mon enfant, je fréquentais de nouveau Linna qui m'avait donné une seconde chance. Que dire de plus ? Nous vivions en parfaite harmonie.

Un matin de juin, alors que j'étais en cours, je reçus un appel.

- Hôpital Sacré-Cœur, connaissez vous Mlle Linna Peltier ?

- Oui, pourquoi ? Il s'est passé quelque chose ?

- Une agression, une balle dans l'estomac.

Pendu au téléphone, je ne savais que répondre… Je raccrochai, pris mes affaires. Quinze minutes plus tard, j'étais à l'hôpital, dans la chambre, une infirmière m'accueillit en me disant de me calmer. Les larmes coulaient toutes seules, tout se chamboulait dans ma tête :

- Vous pouvez lui parler mais elle très faible, faites court...

Je m’avançai près du lit, elle me regarda puis sourit. Je demandai :

- Qui t’a fait ça ?

Elle répondit d'une voix à peine audible:

- Max... Il m’a dit qu'il avait ruminé ça durant son séjour en prison. Il a ajouté que ce n’était pas moi qu'il voulait mais que je ferais l'affaire.

Je pâlis d'un seul coup, elle se trouvait dans cet état par ma faute... Max avait plongé en prison à cause de moi, pour trafic de stupéfiants. Je m'étais fait prendre avec de la drogue. Si je dénonçais mon fournisseur je n'aurais qu'un simple rappel à l'ordre, sinon les gendarmes me bouclaient pour détention de drogue et complicité de trafic de stupéfiants... Je l'avais dénoncé... Un long « bip » strident me tira de mes souvenirs, quatre personnes m’écartèrent et se précipitèrent sur Linna, ce ne fut qu'après que je compris... Linna était devant moi, allongée sans vie...

Aujourd’hui, Nathan a 20 ans, je l'ai élevé seul. Je suis devenu, par la force des choses, professeur de français. Au moment où je finis d’écrire mon histoire, Nathan doit se trouver en cours. Quant à moi, je suis devant la prison de haute sécurité à Paris, armé d'une dague, et j'attends la sortie du prisonnier Maxime Néthar, qui doit avoir lieu a midi vingt... Je vous laisse, les portes du pénitencier s'ouvrent.