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Daniel Chambon

Daniel Chambon a participé à la 17e Fête du Livre d'Autun en 2014.
 
 
Daniel Chambon est né d’un mariage mixte à Paris en 1941. Les lois antijuives de Vichy étaient en vigueur depuis un an. Il a vécu la période de la guerre réfugié dans la Sarthe avec ses parents et n’aura   conscience de ses origines juives que vers l’âge de 12 ans. Ancien artisan spécialisé dans le travail des métaux en banlieue parisienne, il vit aujourd’hui dans le Morvan.
 
Monsieur Léon, Juif russe (1882 – 1928)
Histoire banale et singulière d’un Juif né en Russie et mort en Seine-et-Marne (Les Editions de Paris Max Chaleil, coll Paroles singulières)
et
Historia de los Mexicanos pour sus pinturas - Histoire des Mexicains par leurs peintures – Manuscrit espagnol anonyme du XVIe siècle – Copie calligraphiée du manuscrit – Traduction et commentaires – 45 gouaches sur carton par Paule Obadia-Baudesson
 
 
 
Sur Monsieur Léon, Juif russe :
Dès l’assassinat du tsar Alexandre II, les pogroms se multiplient et leurs victimes se comptent par milliers. Son successeur promulgue les Lois de Mai, très répressives envers les Juifs, pourtant étrangers à l’attentat. Entre 1881 et 1914, deux millions et demi d’entre eux fuiront alors la Russie.

Evsei-Leib Doubrovsky, né en 1882 à Tshernigoff, au nord de Kiev, se réfugiera en 1905 dans la France des Droits de l’homme. Pour mieux s’intégrer, il francisera son prénom en Léon et, pour parachever son intégration, s’engagera dans la Légion Étrangère pour la Grande Guerre. Il mourra en 1928. 
Son histoire, proche de celle de beaucoup d’émigrés juifs de cette époque, peut sembler banale. Elle est néanmoins singulière, car elle n’est que celle d’un seul homme, qui plus est le grand-père de l’auteur. Tout en relatant la vie de Léon et de sa famille dans le milieu de la confection parisienne,elle s’inscrit dans le contexte général de l’Europe de cette époque, de la Russie tsariste à la France des Années Folles, en passant par les bouleversements de la Grande Guerre et de ses conséquences.Pour l’auteur, petit-fils de Léon, il s’agit avant tout d’élucider une légende qui a bercé sa vie et dont il n’a réussi à percer le mystère qu’en menant une véritable enquête à partir de témoignages, de documents cachés, de recoupements et de ses propres souvenirs.La forme autobiographique et posthume à la fois fait du récit un roman. La mélancolie du sujet est contrebalancée par un humour typiquement ashkénaze. Un cahier de photos de famille, plus une carte et un arbre généalogique éclairent cet itinéraire.
 
 
PROLOGUE de Monsieur Léon, Juif russe .
Quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende.
John Ford, The Man who shot Liberty Valance
 
Dans les familles juives ashkénazes - dans les autres aussi ? Vous en êtes sûrs ? - il était et il est encore d’usage d’attribuer au premier nouveau-né mâle de la famille le prénom du père ou du grand-père disparu. Je remplissais deux fois ces conditions d’usage, mes deux grands-pères n’ayant pas attendu pour mourir que je paraisse, me privant de leurs applaudissements, de leurs cris, et démentant Victor Hugo.
Les prénoms, vous savez ce que c’est, c’est affaire de mode et de génération. On me nantit d’un prénom passe-partout, anodin, courant. Comme je portais déjà le patronyme paternel, la moitié des mânes ancestraux pouvait être satisfaite. Mais ma grand-mère maternelle veillait, et elle suggéra d’accoler à ce prénom celui de son défunt mari. Comme d’autres s’appellent Jean-Pierre ou Charles-Ferdinand selon qu’ils sont plombiers ou archiducs, on me prénomma Daniel en premier et Léon en deuxième, mais en négligeant le trait d’union.
En ce temps-là sévissait en France un régime dont la raison d’être était d’exterminer la partie de l’humanité dont j’étais issu et lui faisait une chasse féroce. La terreur que ce régime inspirait fit peut-être que l’on n’osa pas me prénommer Daniel-Evsei-Leib, ce qui, en dehors des moqueries de mes futurs camarades de collège, m’aurait promis au destin de six millions d’autres. Si ma survie et celle de quelques autres de mon âge contraria les résultats que Vichy attendait de ses lois anti-juives, je ne l’en tiens pas quitte pour autant, mais ceci est une autre histoire. Aujourd’hui le fils de Gilda rétablit le trait d’union qui le rattache à son grand-père.
Mais ce grand-père, d’abord, où était-il ? Mort, je le savais, mais comment ? En yiddish, grand-mère se dit boubè. Et l’on appelle boubè-maysè un conte de grand-mère, pour dire franc un conte de bonne femme. Et ma grand-mère Anna racontait un bien joli conte.
Elle disait que son mari s’était engagé en 1914 pour défendre la France, sa terre d’accueil, et que, bien qu’ayant été gazé dans les tranchées, il avait refusé d’être reconnu comme blessé de guerre et repoussé les droits à la pension que l’État voulait lui octroyer, en disant, signe de noblesse d’âme : « Je me suis engagé pour défendre la France, pas pour avoir une pension ! » Et qu’il était mort de ses blessures, laissant femme et enfants sans ressources. Comme modèle de Juif cupide et profiteur, la caricature antisémite propose mieux.
La vie de sa veuve avait alors été difficile, certes, mais du coup ses enfants y avaient gagné une image forte de leur père disparu, une image positive. En échange, si son orgueil avait pu leur paraître excessif et quelque peu désuet, quel bonheur d’avoir pour père un tel héros ! Et quel démenti cinglant, patriotique, à opposer à toutes ces saloperies d’opinions xénophobes que propageaient les antisémites de l’entre-deux-guerres et, plus tard, après la Libération, à tous les nostalgiques de ces idées nauséabondes que l’on avait cru disparues à jamais !
Et moi ? Eh bien, moi aussi, j’étais fier de mon grand-père inconnu, inconnu comme le soldat du même métal. Et j’accompagnais ma grand-mère fleurir la tombe du héros tous les ans, selon le rite, et y déposer un caillou, tant qu’on y était, même si j’ignorais alors ce que ce geste signifiait. C’était comme une partie de campagne qui, de surcroît, finissait toujours au meilleur restaurant de Nangis, le Dauphin. Ma grand-mère savait vivre. Né treize ans après la mort du héros, il m’arrivait d’en ressentir la nostalgie, la frustration, mais pas de peine.
Et puis le temps a passé, la roue a tourné, et plus personne ne me fait rempart contre la Camarde. Le prochain sur la liste, c’est moi. Plus personne n’étant là pour m’aider à retrouver le fil de cette histoire qu’au fond je connaissais mal, j’ai eu la curiosité, du coup, de tirer sur un fil qui dépassait, un fil blanc, un de ceux que l’on voit, comme un fil à bâtir oublié lors des finitions, et l’aiguille est venue avec. Si mon grand-père le tailleur avait su cela ! Oï vaï !
Je suis donc allé lui rendre visite. Dans leurs cimetières, les Russes ont coutume de visiter leurs morts en leur apportant des victuailles, de la vodka aussi, de pique-niquer avec eux, de leur parler, et ainsi de les faire revivre. Je suis allé à Nangis avec mon panier. Malin, je m’étais muni d’un carnet pour prendre des notes, j’oublie tout. Une chance, la vodka que j’avais apportée était celle que mon grand-père préférait. Avec des beigelekh et des tranches de lax, c’est le saumon fumé, de la crème aigre pour mettre entre le lax et le beigel, oui, c’est le petit pain rond, vous le saviez, allez, il n’a pas été long à s’épancher, le grand-père.
Pour tout vous dire, sa mémoire n’était plus ce qu’elle avait dû être. Mais tout de même, beaucoup de souvenirs étaient encore bien vifs. Et puis quoi, c’était moi qui l’avais sollicité, qui venais le déranger, je n’avais qu’à remplir les blancs qu’il laissait dans son récit, nu !
Pour quelqu’un de son état, dans son état, les difficultés qu’avait Léon Doubrovsky à divulguer ses souvenirs étaient du domaine de l’intime, de la retenue, mais sans que cette réserve ne s’apparente à une quelconque fausse pudeur. L’éloignement des évènements qu’il avait vécus lui avait altéré le discernement, certes, et il fallait l’aider à raviver sa mémoire ; mais, alors, celle-ci revenue, tout s’ordonnait d’un coup en une vision du monde distanciée et lucide qui était la marque de son humour froid, et qu’il se gardait bien d’offrir en partage.
Il avait à sa disposition trois langues : le yiddish, le russe, et le français, qu’il mélangeait à plaisir et avec malice selon le sujet, mais son mode d’expression privilégié était un français teinté de « yiddishismes ». D’emblée, il décida d’employer le seul français, mais, sa langue maternelle étant le yiddish, il exigea que les mots de yiddish ou de russe qu’il ne manquerait pas d’utiliser ne soient pas imprimés en italique comme des mots étrangers, au contraire des usages typographiques. La limite serait celle du genre, par exemple quand un mot yiddish ne pourrait se traduire par l’équivalent français, sauf à employer une périphrase, une approximation, ou une définition de dictionnaire. Pourquoi dire en effet « petit pain rond recourbé et dur » quand « beigel » est le mot juste ? C’est comme si l’on donnait la recette ou les ingrédients du plat au lieu de dire « cassoulet » tout court. En russe, un « ukaz » n’est pas la même chose qu’un décret ou une loi, une « gubernia » n’est pas une région ou un gouvernement. Et puis, comment traduire l’interjection « nu » (prononcez nou) ? Bof ! Alors ? Tu parles ! Eh bien ? N’est-ce pas ? Enfin ? Il existe encore beaucoup d’autres sens possibles. Je vous laisse le choix, le contexte vous le dira. Le glossaire placé à la fin vous aidera peut-être.
Une autre difficulté était la transcription. Les trois langues ont chacune un alphabet propre et leurs phonèmes diffèrent. En l’absence de règle, le respect était de mise, et si certains mots sont ici affublés d’un accent, inconnu en yiddish, c’est pour que la prononciation du locuteur français se rapproche de l’original. Sinon, le « g » est toujours dur, comme « gai », le « e » se prononce « è », le « kh » de Mordekhay comme la jota espagnole, et « u » comme dans cou.
Le yiddish, qui n’utilise qu’un « d », emploie, surtout dans le domaine religieux, des mots hébreux, mais qu’il prononce à sa façon. Ainsi vous trouverez « Peysekh », et non « Pessah », « khipè », et non « houppah ». Et puis, bien que petit-fils de rebè, Léon avait fini par devenir athée, ce qui en yiddish se dit « apikoyrès ». Vous pensiez à « épicurien » ? Quelle langue ! Gevalt ! Et si riche en proverbes, en proverbes si justes ! Un exemple ? Tenez : « Dans son sommeil, ce n’est pas l’homme qui pèche. Ce sont ses rêves. »
Ah, j’allais oublier : au fil des pages, vous pourriez avoir l’impression de reconnaître des personnages ressemblant à des personnes réelles, ayant existé ou vivant encore, ou même, pourquoi pas, de leur descendance. Ce ne sera ni un abus de vos sens ni une coïncidence. C’est bien volontaire. C’est bien d’eux qu’il s’agit. Ce sont les miens.