Un soir, un livre 2026
Cercle de lecture convivial ouvert à tous, qui fonctionne sous la houlette de Jeanne Bem
On se rencontre une fois par mois environ et on discute du livre choisi lors de la précédente rencontre.
On peut venir aussi juste pour attraper le désir de lire.
Les comptes-rendus sont rédigés par Jeanne Bem
Prochaine rencontre :
Chez Chantal, Etang sur Arroux - 30 juin 17 heures.
Autour de
Trois Mexique de JMG Le Clézio, Gallimard 2025
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Le 11 mai 2026

Le lundi 11 mai Marie-Paule nous a réunies - au fin fond du Morvan - autour de l'écrivain et artiste Eugène Savitzkaya. Réunion de dames, et il est à noter que l'auteur, qui est belge, a pris pour nom d'artiste le patronyme de sa mère, un patronyme qui relève de l'onomastique russe et ukrainienne et qui a donc une terminaison féminine !
C'est toujours émouvant et éclairant de rencontrer en personne l'auteur dont on vient de lire le livre. Et cette rencontre a été particulièrement conviviale et agréable !
Nous avions lu "Fou de Paris". C'est le récit d'une déambulation dans Paris, sous la forme de petits chapitres qui sont chacun un poème en prose. Le livre présente à la fois une fragmentation et une continuité, ainsi qu'une cohérence thématique. Le motif principal est celui de l'eau: la Seine, avec l'eau souterraine de la Bièvre qui se jette dedans vers le Jardin des Plantes; et rive droite Est, l'eau d'une suite de canaux qui sont à parcourir vers le nord. Le premier canal part de la Seine et mène à la place de la Bastille, puis il devient souterrain, et ensuite c'est le canal St Martin qui, une fois dépassé le bassin de la Villette, devient le canal de l'Ourcq.
L'auteur nous a expliqué que le livre lui a été inspiré par trois séjours parisiens et par l'expérience de l'épisode Covid (expérience qui lui a fait découvrir un autre Paris). Page 18 (Editions de Minuit) on peut déceler le lien biographique, avec cette péniche ancrée sur le canal de l'Ourcq, qui va partir vers la Wallonie et qui finira par emprunter un autre canal, entre Liège et Anvers.
D'autres motifs ou figures contribuent au tissage de ce récit-poème, en particulier la figure d'un poète et journaliste bohème du 19e siècle, Hégésippe Moreau, actualisé en "fou" errant dans le Paris d'aujourd'hui; en filigrane il y a le portrait de l'auteur lui-même en "ramasseur de brimborions". Les migrants et les exilés habitent souvent les pages. S'y ajoutent plusieurs figures animales, dont "le bièvre" (le nom ancien du castor), ou encore l'araignée avec sa toile mythique. Le lecteur est invité à se laisser porter par le rythme des phrases, par les mots et leurs trouvailles, et doit slalomer entre les nombreuses allusions érudites...
Je complète mon compte rendu par ce texte que j'ai trouvé sur le site Eugène Savitzkaya objectifplumes.be:
"Eugène Savitzkaya, né en 1955 à Liège, est une figure marquante de la littérature francophone contemporaine, dont l'œuvre se distingue par sa poésie subtile et son regard affûté sur le monde. Très jeune, il publie ses premiers poèmes en 1972, gagnant rapidement une reconnaissance tant en Belgique qu’en France. En 1987, il est pensionnaire à la Villa Médicis à Rome.
En 1994, il reçoit le Prix triennal du roman de la Communauté française pour Marin mon cœur, un ouvrage publié aux éditions de Minuit. En parallèle de sa production poétique et romanesque, Savitzkaya s’illustre également dans le domaine du théâtre, notamment en collaborant avec le groupe Transquinquennal.
Eugène Savitzkaya a publié dix-huit livres aux Editions de Minuit (romans et poésie) dont Fraudeur pour lequel il reçoit le Prix Rossel en 2015 et l’un de ses derniers ouvrages, Fou de Paris, pour lequel il reçoit le prix Jacques-Lacarrière.
Il collabore régulièrement avec des artistes plasticiens (Favier, Poitevin, Velikovic, Kozakis, Kandilaptis, François), ce qui l’amène à créer des œuvres dans l’espace public, à l’esplanade Saint-Léonard à Liège (phrase de 200m de long) et à la place Mansaert à La Louvière. Parallèlement, il réalise plusieurs expositions personnelles de dessins et de peintures à la Galerie Didier Devillez."
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Le 17 mars 2026

Chères amies, chers amis de "Un soir un livre":
Hier nous aurions pu (et dû) être dix - six personnes s'étaient excusées pour empêchements divers. Mais nous n'étions que quatre - merci à Chantal pour son accueil!
Le livre à examiner était le dernier livre de Leonardo Padura, "Aller à La Havane".
Ce n'est pas un roman, c'est un livre inclassable, d'une forme originale et d'une qualité unanimement reconnue. C'est une déclaration d'amour de l'auteur à sa ville natale, avec laquelle il a une relation fusionnelle. C'est aussi un livre mémoriel, une sorte de bilan d'une vie et d'une oeuvre, teinté de mélancolie et de tendresse. Comment peut-on être Cubain? Question philosophique et intime, avec l'énigme persistante comme réponse.
"Aller à La Havane" est également un livre-objet, un livre d'art: il nous propose deux portefolios de photographies en couleurs, dues à Carlos T. Cairo, qui saisissent merveilleusement des instantanés des fastes passés de La Havane et des difficultés du présent. Des images qui disent avec sérieux et dignité la beauté de la misère.
En 20 petits chapitres, la chronologie suit, au fil de sept décennies, une ligne autobiographique, limitée à quelques repères et anecdotes. Le vrai sujet n'est pas le Moi mais la ville. Ces sept décennies sont inséparables d'un fond historique qui raconte les vicissitudes du "socialisme réel". L'audace des critiques vis-à-vis du régime castriste a été remarquée.
Autre invention formelle: le récit est périodiquement interrompu par de la fiction. Il s'agit d'extraits tirés des livres de Paduro lui-même, essentiellement ses romans policiers, dont le personnage principal est Mario Conde, un policier attachant, un fin observateur des paysages et des habitants de La Havane.
Trois d'entre nous avaient des liens antérieurs avec Cuba, soit pour avoir visité Cuba en touriste (vers 2008), soit par l'intermédiaire de membres de leur famille qui y ont fait un séjour professionnel (en 2015-2016 - au moment du "dégel d'Obama"), soit (pour ma part) en rapport avec un séjour très lointain (1969) à Mexico, avec visite de la maison de Léon Trotski. C'est pourquoi nous recommandons un roman exceptionnellement réussi de Paduro: "L'Homme qui aimait les chiens" (2011). C'est un roman-enquête qui retrace le parcours tortueux de Ramon Mercader. Ce communiste espagnol devenu un espion soviétique assassina en 1940, sur ordre de Staline, Léon Trotski réfugié à Mexico; il fut ensuite exfiltré en URSS, et finalement secrètement installé à La Havane pour sa retraite.
"Aller à La Havane" comporte une deuxième partie, qui est composée de chroniques parues dans des revues. Autant de petites nouvelles qui peuvent être lues séparément.
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le 12 février 2026

Nous étions huit jeudi dernier chez Agnès (merci pour son accueil et son vin chaud), et nous avons passé un très bon moment à évoquer Marcel Aymé, un grand écrivain du 20e siècle (méconnu aujourd'hui) et l'auteur de ce chef-d'oeuvre que sont "Les Contes du chat perché". Une participante préfère ses romans, mais l'esprit d'enfance a régné sur le salon d'Agnès.
L'oeuvre de Marcel Aymé (1902-1967) est immense, rien que ses nouvelles et contes remplissent 1300 pages d'un Quarto Gallimard. Et il a été aussi journaliste, romancier, auteur de théâtre, sans compter qu'il a travaillé pour le cinéma. Restons-en au "Chat perché": les 17 contes que nous lisons maintenant réunis dans un seul recueil ont été publiés un à un dans des revues dans les décennies 30 et 40. Mais le monde de Delphine et Marinette et leur vie à la ferme avec leurs parents et leurs amis les animaux, il faut les situer dans la France de 1900, la France d'avant la Grande Guerre, qui correspond à l'enfance de Marcel. C'est une ruralité qui n'existe plus. Elle est à la fois rude comme l'était l'époque, et attendrissante comme la nostalgie d'un monde perdu. "Les Contes du chat perché" nous restituent de façon très vivante l'atmosphère de la IIIe République. Ce réalisme coexiste avec le merveilleux, qui emprunte aux contes traditionnels, aux fables, aux dictons, aux comptines, aux jeux, et aux mythes. Mais surtout, la signature de Marcel Aymé, c'est son humour et l'originalité des situations qu'il invente. Les animaux parlent et sont traités par le conteur comme de vraies personnes, mais la psychologie compte peu. L'auteur part d'une idée et ensuite il tire le fil, jusqu'au bout des possibilités. On est pris et on le suit, on est sous le charme.
Je reviens à l'enfance. Le père de Marcel était sous-officier dans la gendarmerie, dans l'Yonne, et Marcel était le dernier de ses six enfants. A la mort de sa femme, en 1904, le père l'a confié aux grands-parents maternels, qui avaient une petite tuilerie près de Dôle. L'enfant a d'abord passé quelques années très heureuses, courant librement dans les champs avec les petits paysans. La liberté était ancrée dans la famille: son grand-père était férocement anti-clérical et son père était franc-maçon. Marcel a été baptisé en cachette par sa grand-mère! et comme il avait huit ans, il a signé lui-même son acte de baptême! Dans le décennie 1910, il est au collège à Dôle. Bachelier en 1919, il attrape la grippe espagnole - d'autres maladies suivront. Il renonce aux études, et un peu par hasard, vivant à Montmartre et fréquentant les artistes et les écrivains, il devient l'un d'eux. Dès 1927 il devient un auteur Gallimard.
On donne parfois à Marcel Aymé l'étiquette d'écrivain de droite. Fondamentalement, il est pacifiste (un peu comme Giono). Il déteste l'autorité et l'injustice, il milite pour la liberté de pensée et d'expression. Il n'a jamais pardonné à De Gaulle d'avoir laissé exécuter Robert Brasillach. Dans les années 30 et dans les débuts du régime de Vichy, il a publié dans des journaux de gauche; sous l'occupation, il a essayé de publier dans des feuilles collabo des articles pour protester contre la persécution des juifs - articles censurés (mais un article a été diffusé clandestinement par les typographes). Il n'a pas eu d'ennuis au moment de l'épuration, mais il est allé rendre visite à Céline qui s'était exilé au Danemark. Bref, Marcel Aymé est inclassable, je l'appelle "un anarchiste de droite". Nous avons discuté de cet aspect politique à propose de son autre recueil célèbre, un recueil de "contes merveilleux" pour grandes personnes: "Le Passe-muraille".
"Le Passe-Muraille" a beaucoup occupé notre débat. C'est parce qu'il est difficile de dire quelque chose de précis sur l'art de Marcel Aymé dans "Les Contes du chat perché". C'est un art fait de délicatesse, de justesse et de légèreté. Chaque conte est particulier, chacun a son conte préféré, et nous nous en sommes raconté quelques-uns !
**************************************************************************************************************************************************************Le 8 janvier 2026

Hier nous étions sept, réunies chez Colette: merci pour son bel accueil !
Le roman de Jens Christian Grondahl, "Au fond des années passées", se prête à la discussion, et celle-ci a été particulièrement animée. C'est un texte qui éveille en chacun des échos variés. Pour notre groupe l'auteur était une découverte, alors que Gallimard a déjà publié douze de ses romans, depuis 1999. Il a un public en France!
La plupart des lectrices ont apprécié l'art du romancier danois, qui a été comparé à Modiano (pour le retour aux années de jeunesse dans un passé un peu trouble); aux Russes genre Dostoïevski pour la lumière nordique, l'intensité des affects, les personnages aux caractères marqués, inscrivant en sous-texte des interrogations éthiques et philosophiques; on peut aussi penser à Flaubert et au héros de "L'Education sentimentale", Frédéric, qui est depuis 1869 le prototype du jeune homme qui se laisse porter par les rencontres et par les événements sans jamais arriver à donner un sens à sa vie. Il y aurait aussi des rapprochements avec des réalisateurs. Ce roman est cinématographique, l'auteur a un sens aigu des séquences-promenades et des jeux de lumière, c'est un romancier du regard.
A une exception près, d'une participante qui n'a pas "accroché", à peu près tout le monde était d'accord pour reconnaître de grandes qualités à ce roman, et d'abord le style, fluide et insaisissable en même temps. "Pourquoi elle? La question est mal posée, car tout a commencé avec elle [...]" (page 34). Grondhal possède l'art inexplicable de vous absorber, de vous pousser à continuer à lire même si vous ne comprenez pas tout. Chacun avait un beau paragraphe, une belle phrase à lire à voix haute, parfois un passage bizarrement métaphorique, comme cet appel à des "mots" qui doivent "saisir, mâcher et transformer l'être avec leurs sensations, leurs tentacules et leurs mandibules" (page 114).
Sur le plan de la forme narrative, c'est un livre très normal : récit à la première personne; deux époques racontées à la file, séparées par environ quarante ans, le Narrateur d'aujourd'hui revisitant et jugeant le jeune homme qu'il avait été; une intrigue classique : un homme et une femme qui se sont aimés jadis se retrouvent après que chacun a vécu une longue et un peu décevante expérience maritale; le décor est un peu étrange pour le lecteur qui n'est pas familier de Copenhague - mais rien de trop dépaysant. Nous avons des aperçus sur l'atmosphère politique au Danemark dans les années 1980, incarnés dans une poignée de personnages typiques et reconnaissables. Pour ce qui est des années 2020, le romancier se rapproche de nous avec des thèmes d'actualité, tels que "me too", ou encore le refus de la binarité de genre. Il faut signaler les moments d'humour, ou simplement de légère ironie tendre.
Nous avons conclu que ce roman se prête à la relecture! Elle nous ferait découvrir encore d'autres facettes non vues, non lues!










