• action_1.jpg
  • action_6.jpg
  • action_3.jpg
  • action_4.jpg
  • action_7.jpg
  • action_2.jpg
  • action_5.jpg
photo titre
Recherche

Un soir, un livre 2022

Cercle de lecture convivial ouvert à tous , qui fonctionne sous la houlette de Jeanne Bem

On se rencontre une fois par mois environ et on discute du livre choisi lors de la précédente rencontre.
On peut venir aussi juste pour attraper le désir de lire.


Prochaine rencontre
Mercredi 15 mai 2022 - Lieu à définir

Livre choisi :

image : /upload/Annee 2022/UnSoir_22_Lawrence_Fille_Couv.jpg

    

La fille perdue de D.H. Lawrence (1920) ; poche 



llllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll

Mercredi 4 mai 2022

image : /upload/Annee 2022/UnSoir_22_Mathieu_ConnemaraCouv.jpg

En ce moment beaucoup soit sont en voyage, soit reçoivent famille et amis: nous n'étions qu'une poignée hier chez moi, mais notre réunion avait un caractère intimiste agréable. Plusieurs avaient aussi envoyé leurs avis sur "Connemara" de Nicolas Mathieu.

Les avis ont été contradictoires, on est plusieurs à ne pas avoir été convaincus. Mais il est apparu que "Connemara" est un roman à succès, particulièrement chez les jeunes, les trentenaires: c'est notre monde, notre langage, nos problèmes, on s'y retrouve, disent-ils. Question de générations? de degré d'information? Ceux qui lisent des articles sur le monde de l'entreprise, son management néo-libéral et les souffrances des cadres, ceux qui ont vu des documentaires ou des bons films (comme "Un autre monde" avec Vincent Lindon) n'ont rien appris de nouveau en lisant ce roman. 

On a quand même souligné des aspects positifs: le regard porté sur une région mal-aimée, ce "Grand Est", et certains personnages traités avec un peu de tendresse, comme le grand-père et le petit-fils. L'espèce de platitude de la psychologie et de pauvreté des dialogues peut être vue comme une approche de la vérité sociologique: ces gens n'ont tout simplement pas les mots. Pour ma part, j'ai trouvé que le livre est trop long, filandreux, sans forme. Le film "Un autre monde", lui, parlait aussi d'une réalité actuelle et très déprimante, mais il accrochait par son focus plus serré et par sa forme. Il y a ce qu'on raconte, et comment on le raconte.

Pour finir, un petit clin d'oeil à Flaubert (l'inventeur des formes, justement): plusieurs fois, Hélène, cette femme cadre, mariée, vivant en province et qui fait sa crise, semble rejouer au XXIe siècle des scènes du XIXe, updatées évidemment. Quand ado, elle rêvait sur les posters de la chambre de Charlotte ("C'est dans ces photos qu'elle se sentirait chez elle..."), c'est Emma feuilletant des albums d'images idéalisées et lisant des romans d'amour. Hélène met du sel dans sa vie en se cherchant des amants: le remède d'Emma. Elle a des rencontres torrides à l'hôtel, comme Emma avec Léon à Rouen, qui faisait ça déjà en 1840! (Nicolas Mathieu peut se permettre un style plus cru que Flaubert.) Enfin, la noce lamentable des dernières pages n'est pas sans rappeler comment Flaubert a traité la noce paysanne ("Madame Bovary", I, ch. 4).

!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Mercredi 30 mars 2022

image : /upload/Annee 2022/UnSoir_22_Gurnah_ParadisCouv.jpg 

Nous étions dix hier soir chez Agnès - merci à elle pour son accueil et son vin chaud parfumé, servi dans des tasses orientales.

Le roman du récent Prix Nobel Abdulrazak Gurnah, intitulé Paradis, était l'objet de la discussion. Livre intéressant, discussion intéressante.

Ce n'est pas le genre de livre dont on dit "j'aime" ou "j'aime pas". Plusieurs l'ont trouvé très dur, presque rebutant (beaucoup de violences, des relations humaines arbitraires, impitoyables parfois, beaucoup de choses sordides). Les moeurs sont difficiles à accepter pour le lecteur européen d'aujourd'hui, qu'il s'agisse de l'esclavage (variante: l'esclavage pour dettes) ou de la condition des femmes. La peau noire est évidemment un motif d'oppression, les tribus africaines sont résumées sous l'appellation de "sauvages". Et il n'y a pas que les colonisateurs qui oppriment, c'est toute la société qui est violente.

Mais on peut nuancer : le récit est linéaire, agréable à lire, les aventures s'enchaînent; il y a souvent des coutumes ou des légendes évoquées, tout un merveilleux qui rapproche ce roman des 1001 Nuits ; le personnage principal, ce jeune garçon, Yusuf, a quelque chose d'attachant, il est étrange, "fou" dit-on de lui, il est du côté des visions et des mystères (comme son modèle biblique, Joseph), et il est miraculeusement épargné; la nature africaine est souvent hostile mais il y a quelques moments de grâce - une cascade, un bord de rivière, les jardins surtout. Mis à part ces lieux de rêve, le titre "Paradis" semble plutôt ironique.

Le roman nous intrigue parce qu'il parle de l'Afrique de l'Est, qu'en France nous connaissons moins bien, et d'un temps aujourd'hui historique, qui a été un moment fort du processus de colonisation. A l'époque les colonisateurs de là-bas étaient les Allemands plus que les Anglais. Le roman raconte les destins de quelques personnages locaux très typés, destins à situer vers 1900, dans un périmètre qui va de l'océan Indien en passant par les savanes et les  montagnes du Tanganyika jusqu'aux grands lacs. C'est aussi un roman qui magnifie le commerce. Le commerce n'a rien de pacifique. Mais avec ses risques de mauvaises rencontres, les fatigues des caravanes, les aléas du troc, il constitue un réseau de contacts humains qui régit la marche du monde depuis des temps immémoriaux.

L'auteur est né en 1948 à Zanzibar, un sultanat sous protectorat anglais qui a fusionné plus tard, en 1964, avec le Tanganyika pour former un nouveau pays indépendant, la Tanzanie. Gurnah a eu des parents commerçants et ses ancêtres étaient venus depuis le Yémen. La Tanzanie est ethniquement et religieusement très diverse, ce que Paradis illustre parfaitement. Des circonstance politiques agitées ont forcé le jeune Gurnah, qui avait un passeport britannique, à prendre l'avion pour Londres en 1967. Il s'est passé ensuite 17 ans avant qu'il revoie sa famille à l'occasion d'un voyage. En Angleterre il a pu faire des études, il est devenu professeur de littérature, il vit à Canterbury, il a publié dix romans, et jusqu'au Prix Nobel il n'était connu que d'un petit fanclub. Ce résumé biographique explique qu'il n'a pas connu le monde arpenté par son personnage, Yusuf. Mais il a gardé de ses années de Zanzibar un souvenir très vif des paysages, des hommes et des femmes, de l'atmosphère, des langues parlées, des couleurs, des odeurs même, et puis aussi ce sentiment d'une identité incertaine et de la précarité constitutive de l'existence, que l'exil qu'il a connu ensuite n'a pu que conforter.

Dans la discussion, on a parlé de "Paradis" comme d'un roman-fable à trame philosophique. Donc, à côté de la lecture au ras des aventures des personnages, il y a une lecture en surplomb qui est possible. Nous partageons les interrogations existentielles d'Abdulrazak Gurnah, qui lui-même dans ses entretiens se réfère à Shakespeare. Je suggère encore un autre rapprochement (l'auteur est de culture anglaise): le roman de Kipling, Kim, un roman d'apprentissage publié justement en 1900. Comme Yusuf, Kim est un jeune garçon qui doit se débrouiller tout seul, au milieu des dangers, dans un contexte colonial, et qui est partagé entre son identité européenne (son père était un soldat irlandais) et son appartenance à l'Inde par sa mère. Mais Kim déploie une énergie et une inventivité pour se tirer d'affaire que Yusuf n'a pas. Yusuf reste passif, silencieux, il accompagne son "oncle" Aziz comme une ombre - le seul choix qu'il fait survient à la dernière page et il reste difficile à interpréter.

!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

image : /upload/Annee 2022/UnSoir_22_Vuillard_SortieCouv.jpg    image : /upload/Annee 2021/Unsoir_22_Durrell_Couv.jpeg

Lundi 28 février 2022

Nous étions neuf  chez Michèle, merci à elle pour son accueil. Elisabeth Blondeau et Colette Vallée s'étaient excusées. C'était un vrai plaisir de nous retrouver pour un agréable moment de discussion littéraire, après presque trois mois d'interruption dus à Omicron.

Du coup, il y avait deux livres.

Lawrence Durrell, "Affaires urgentes": le livre recueille des chroniques humoristiques sur l'expérience du futur grand romancier qui a été attaché de presse à l'ambassade de Grande Bretagne à Belgrade, au début des années 1950. Il y a des passages drôles, mais nous n'avons pas été très réceptifs, pour plusieurs raisons. L'humour est très appuyé, il ne correspond pas au understatement que l'on attend d'un Anglais. C'est un livre très "méchant", xénophobe à l'égard des Yougoslaves et d'autres étrangers - aujourd'hui ça passe moins bien. Surtout, il donne une image d'une fatuité et d'une vacuité abyssales de cette petite société de diplomates qui vivent dans leur bulle. Ce genre de bulle existe sûrement, mais par les temps qui courent, se moquer du travail des diplomates tombe un peu à plat. Sans même parler de notre actualité, pensons par exemple au rôle héroïque d'un jeune diplomate, Patrick Nothomb, consul belge à Stanleyville en 1964: en maintenant pendant des mois de façon acrobatique le dialogue avec les rebelles, le père d'Amélie Nothomb a réussi à sauver la vie de centaines d'otages ("Premier sang").

Voici une transition pour le deuxième livre: Eric Vuillard, "Une sortie honorable". En effet, ce livre, qui est une mise en fiction - mais parfaitement documentée - d'un pan aujourd'hui négligé de l'Histoire de France (la guerre d'Indochine), concerne exactement la même époque, les années 50 et 60. Et comme l'auteur a une perspective critique très affirmée vis-à-vis du colonialisme en général, il nous emmène accessoirement, lui aussi, au Congo belge, qu'il saisit dans le moment de son accession à l'indépendance, 1961. Vuillard magnifie la figure tragique du premier "premier ministre" de ce pays, Patrice Lumumba. Le portrait d'après photographie du jeune leader africain, page 147, a du souffle.

Mais l'Indochine, c'est le Vietnam. C'est pourquoi "Une sortie honorable" nous rappelle également un beau roman que nous avions lu en 2013, "L'ombre douce" de Hoai Huong Nguyen - nous avions même réussi à faire venir la romancière pour une discussion cet été-là! "L'ombre douce" est d'une inspiration et d'une facture très différentes, c'est l'histoire de l'amour tragique entre Yann et Mai, entre un jeune Breton engagé en Indochine et une jeune Annamite qui a rompu avec sa famille. "Les survivants de la cuvette avaient marché dans la jungle pendant des centaines de kilomètres." Dien Bien Phu est très bien documenté dans ce roman, mais le récit est sublimé par le point de vue sur les deux jeunes personnages, et par un style fluide, d'une beauté impalpable.

Par contraste, le livre d'Eric Vuillard est d'une âpreté, d'une ironie, d'une férocité impressionnantes. On sent une colère à peine retenue contre l'ordre du monde, dont les sinistres mécanismes de pouvoir sont étalés au grand jour. L'auteur avait commencé ce travail de décapage dans "L'ordre du jour" (2017), que nous avions lu et admiré. Il y dévoilait la collusion entre les grands industriels allemands des années 1930 et Hitler. Il excellait déjà dans l'art du portrait cruel de chacun des différents acteurs de la catastrophe nazie. Cette fois il ne s'agit plus de l'Allemagne du premier 20e siècle, mais de la France de la IVe République. Seul de tous les politiques, Pierre Mendès France est épargné, avec la restitution de son intervention à l'Assemblée Nationale du 19 octobre 1950. Comme Lumumba plus loin, Mendès a droit à un beau portrait: "C'est si difficile de décrire un visage, mélange de chair et de pensée." (p. 54) Ce jour-là, Mendès dit la vérité à ses collègues parlementaires, et n'est pas écouté. Le livre accompagne la marche inéluctable des années suivantes vers les 80 000 morts et vers la sortie sans honneur. On sait que c'est Mendès France qui a fini par négocier les accords de Genève (20 juillet 1954). Vuillard n'en parle pas, cela doit lui paraître inutile, il trie dans ce qu'il raconte et il cherche à mettre au jour l'oublié, le passé sous silence, le petit détail significatif auquel on ne faisait pas attention. Tout le groupe était d'accord pour dire que "Une sortie honorable" est un livre exceptionnel non seulement pour le message qu'il envoie, mais pour la réussite formelle. On a l'impression que l'auteur maîtrise chaque élément - le choix des épisodes et des personnages, le focus, les ellipses, le rythme, les phrases, chaque mot.